Afrique : La difficile lutte contre le trafic de médicaments

Le 01 mars 2017 par NICOLAS VIUDEZ
* Mots clés : 
Un sachet de médicaments contrefaits.
Un sachet de médicaments contrefaits.
©D.R.

Une saisie spectaculaire menée dans plusieurs ports d'Afrique rappelle l'ampleur des trafics de médicaments et souligne le rôle important que peuvent jouer les fabricants. La lutte contre ce fléau demeure extrêmement complexe et souffre du manque d'implication des États concernés.

Cent treize millions de médicaments saisis en seulement 10 jours dans 16 pays d'Afrique. Tels sont les résultats, présentés le vendredi 20 janvier à Paris, de l'opération ACIM (Action against Counterfeit and Illicit Medicines), menée conjointement par l'Institut de recherche anti-contrefaçon de médicaments (IRACM) et l'Organisation mondiale des douanes (OMD). Des chiffres qui donnent le vertige mais qui ne constituent que la partie émergée d'un phénomène d'ampleur mondiale.

Parmi les médicaments saisis lors de l'opération, antipaludéens, antibiotiques et anti-inflammatoires sont surreprésentés (voir figure). Si ces médicaments à usage courant représentent l'essentiel des saisis, les anticancéreux, avec plus de deux millions de doses découvertes, contribuent au volume des saisies. « En cela, les trafics en Afrique sont totalement différents des trafics en France qui se font par Internet et concernent des produits type anabolisants, produits amaigrissants ou pour les troubles de l'érection », rappelle Bernard Leroy, directeur de l'IRACM.

Ces produits saisis sont classés en deux catégories : les contrefaçons ou copies de médicaments existants et les produits illicites, les plus fréquents, médicaments sans déclaration ou qui ne respectent pas des conditions de transport adaptées. « Au Bénin, nous avons, par exemple, découvert deux millions d'antibiotiques transportés à température ambiante », cite en exemple Ana B. Hinojosa, directrice de la Direction du contrôle et de la fabrication à l'OMD. Concernant la qualité des médicaments et leur véritable contenu en principe actif, le profil demeure flou. « Il est difficile de connaître précisément la composition des produits, analyser chaque comprimé représenterait un coût insupportable pour ce type d'opération », ajoute Bernard Leroy.

L'origine des produits interceptés est cependant clairement identifiée, puisque « 97 % des produits saisis viennent d'Inde ou de Chine. Les produits contrefaits viennent principalement de Chine et les produits illicites, d'Inde », précise Ana B. Hinojosa.

 

Vide juridique et manque de moyens profitent aux trafics

 

La lutte contre ces trafics demeure particulièrement complexe face à des organisations criminelles mondiales qui exploitent à merveille les failles législatives des pays ciblés.

« Les peines sont ridicules et focalisées sur la propriété intellectuelle. On risque parfois seulement de 6 à 60 jours de prison pour une contrefaçon de médicaments », déplore Bernard Leroy. À ce vide juridique s'ajoute l'attrait d'une activité extrêmement lucrative. « Les trafiquants le savent et investissent ce secteur, moins périlleux pour eux que le trafic de stupéfiants et extrêmement rentable, puisqu'il génère 85 milliards de dollars à l'échelle mondiale », souligne le directeur de l'IRACM. Le continent africain constitue une cible idéale avec de multiple débouchés offerts aux produits ainsi importés « L'Afrique pâtit d'un manque de structuration de la distribution des médicaments, qui facilite les détournements et la revente à tous les niveaux, des marchés de rue aux hôpitaux », constate Bernard Leroy.

Face à la question d'un meilleur accès aux soins que pourraient justifier ces trafics, Quentin Duteil, pharmacien de formation et chargé de mission sur cette thématique à la Fondation Chirac, tient à tordre le cou aux idées reçues : « Nous ne sommes pas uniquement sur une contrefaçon qui a un impact économique pour les laboratoires mais sur des trafics qui tuent des centaines de milliers de personnes par an qui auront pris un traitement le plus souvent inefficace donc dangereux pour leur santé », avant de contredire une idée répandue : « les médicaments issus de ces trafics ne sont pas moins chers à quantité égale mais souvent vendus à l'unité ou par blister, ce qui les rend d'apparence plus accessibles. »

Face à ces trafics, les experts soulignent de concert la nécessité d'une lutte coordonnée à l'échelle mondiale, impliquant à la fois une évolution juridique, des moyens supplémentaires et une priorisation de cette lutte par les États concernés.

« On peut difficilement contrôler tous les conteneurs ! À Rotterdam, le plus grand port d'Europe, seulement 2 % des containers sont contrôlés », tempère Bernard Leroy, avant de souligner que « l'organisation met en place un ciblage des containers à risque, par exemple selon les routes empruntées ou les ports d'origine, sur un bateau de 10 000 conteneurs, une dizaine sont ainsi ciblés. »

Un travail qui pâtit des réticences des États concernés. Les pays africains « utilisent davantage leurs douanes sur le recouvrement des taxes à l'importation, qui génèrent des revenus substantiels pour le trésor public, que sur le contrôle des médicaments illicites », explique Bernard Leroy.

Interrogé ainsi sur les résultats de l'opération en termes d'arrestations et de poursuites judiciaires, le directeur de l'IRACM n'a pu que constater les limites de l'opération ACIM. Les commanditaires et expéditeurs demeurent difficiles à appréhender et si cette action aura permis une saisie spectaculaire de marchandises, le nombre de personnes arrêtées reste négligeable. « Ce nombre reste ridicule et limité à des commanditaires locaux, sans qu'il soit possible de remonter des filières », admet Bernard Leroy.

Les experts appellent ainsi à changer d'échelle pour lutter contre ces trafics. « Il faut former les juges et magistrats à collaborer internationalement avec les autorités juridique des pays d'origine de ces cargaisons, Chine et Inde. », indique Bernard Leroy qui constate cependant une prise de conscience des pays d'origine concernés. « La Chine, qui a vu sa population être victime de la contrefaçon de médicaments, est désormais plus sensible à cette question ».

L'action politique internationale semble lentement prendre conscience du problème, comme lors du sommet de Bamako des 13 et 14 janvier 2017, durant lequel la lutte contre le trafic des médicaments a été inscrite dans une déclaration commune des États africains.

 

Un rôle à jouer pour l'industrie pharmaceutique

 

Les différents intervenants ont tenu à préciser les actions menées par l'industrie pharmaceutique dans la lutte contre ces contrefaçons. « Huit détenteurs de marque sont, par exemple, venus à notre séminaire de préparation de l'opération pour présenter leurs produits et aider les douaniers à reconnaître le vrai du faux dans les emballages contrôlés », détaille Ana B. Hinojosa. La directrice adjointe de l'Organisation mondiale des douanes appelle cependant l'industrie à se mobiliser davantage et à faire de cette problématique une priorité. « Transmettre des informations aux autorités en matière de copyright ne suffit pas. Nous aimerions que l'industrie se dresse contre cette problématique et affirme sa volonté d'action et son soutien à la lutte contre ces trafics, qu'elle pèse de tout son poids pour faire évoluer les politiques sur ce sujet. »

Interrogé sur la participation de l'industrie pharmaceutique, Jean-David Levitte, Ambassadeur de France et président du conseil d'administration de l'IRACM, souligne également en toute transparence le rôle joué par Sanofi dans le financement de l'institut et précise les objectifs actuels : « Nous avons reçu mandat de transformer l'IRACM en l'ouvrant à des grandes entreprises de génériques qui sont victimes de ces pratiques mais également à des ONG qui souhaiteraient rejoindre ce combat. »

LES PRÉCÉDENTES OPÉRATIONS OMD-IRACM

L'opération ACIM s'inscrit dans la continuité de précédentes actions menées en commun entre l'IRACM et l'OMD sur le continent africain. En 2012, VICE GRIPS 2 avait déjà permis de saisir 83 millions de produits pharmaceutiques. Un chiffre multiplié par 7 en 2013 lors de l'opération BIYALA I au cours de laquelle avaient été saisis 559 millions de produits pharmaceutiques. L'année suivante, lors de l'opération BIYALA 2, 113 millions de produits pharmaceutiques avait été saisis. Si l'on totalise le bilan de ces opérations, en incluant ACIM, ce sont près de 869 millions de produits pharmaceutiques illicites et/ou contrefaits transportés par 502 containers qui ont été interceptés dans 24 pays différents de 2012 à 2016.

L'OPÉRATION ACIM DU 5 AU 14 SEPTEMBRE 2016

- 243 conteneurs contrôlés, 150 contenant des produits illicites. - 113 millions de produits pharmaceutiques illicites interceptés. - 16 ports dans 16 pays d'Afrique : Sénégal, Côte d'Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Nigeria, Cameroun, Gabon, République du Congo, République démocratique du Congo, Angola, Namibie, Afrique du Sud, Mozambique, Tanzanie, Kenya.


Réagir à cet article
imprimer Ajouter à vos favoris envoyer à un ami Ajouter à mes favoris Delicious Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cette page sous Twitter S'abonner au flux RSS de Pharma
A la une sur Pharma

Effectuer une recherche

Article extrait d'Industrie Pharma Magazine

Le 1er magazine de la chimie fine et du process pharmaceutique

 Contactez la rédaction
 Abonnez-vous


A suivre dans l'actualité

Vaccins
Traçabilité
Stratégie
Réglementaires

Sites du groupe

Usine Nouvelle Portail de l'industrie L'Echo Touristique Argus de l'Assurance

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus
 Publicité  Pour nous contacter  Mentions légales  RSS