Dans le monde entier, la course au nucléaire civile est repartie. Les chiffres sont impressionnants : en février 2010, on compte 53 réacteurs en construction, 142 planifiés et 327 à l’étude, dans plus de 40 pays ! C’est donc une opportunité historique pour les opérateurs de cette industrie. Ceci s’explique par des facteurs divers comme l’accroissement de la demande énergétique, surtout dans les pays émergents, le réchauffement climatique, l’augmentation des prix du combustible fossile ou encore la sécurité des approvisionnements.
Pénurie de compétences dans l'industrie nucléaire
L’industrie nucléaire est une industrie Knowledge intensive ; c'est-à-dire qu’elle repose sur un capital extrêmement important de connaissances scientifiques, de savoir-faire techniques et de compétences pointues.
Avec la renaissance du nucléaire, le départ massif en retraite des travailleurs du nucléaire, le manque de recrutement pendant la période de stagnation, la dissémination des savoirs nucléaires entre les pays, auxquels s’ajoute la désaffection générale des jeunes générations pour la science en général et la science nucléaire en particulier, font que le capital de connaissances de cette industrie est fortement menacé et le renouvellement des compétences est un véritable défi.
L'échec des français à Abu Dhabi
Récemment la France emmenée par Areva, EDF, GFD Suez et Total a ainsi perdu le marché d'Abu Dhabi de 20 milliards de dollars ! Il a été remporté par un consortium nucléaire mené par la Corée du Sud. Certaines analyses pointent parmi les raisons de cet échec le fait que les concurrents français n’ont pas su répondre aux besoins en formation de personnel.
La construction d’une centrale nucléaire n’est pas qu’un problème d’ingénierie, c’est un processus long et multiple qui nécessite la mise en place du système de savoirs qui garantiront la bonne utilisation de la structure créée. Le problème de fond est donc posé, celui de la gestion des connaissances qui considère que les savoirs et savoir-faire sont une ressource stratégique pour toute organisation.
Dans le domaine nucléaire, il est sérieusement pris en compte depuis une dizaine d’années, par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Lors de son assemblée générale en 2002 son directeur général, Mohamed El Baradei, affirmait que « si nous ne faisons rien, nous pourrions nous retrouver à la fin de la décennie dans une situation ou une renaissance du nucléaire en terme de personnel qualifié, de sûreté, les attentes des pays en développement, et de notre futur seront perdus en même temps que les connaissances et les savoir-faire accumulés pendant des générations. […] La gestion des connaissances nucléaires devrait inclure un plan de relève pour […] la capitalisation des connaissances nucléaires accumulées ces soixante dernières années ».
Les enjeux sont importants : maintenir les connaissances clés nécessaires à la conduite sûre des centrales, trouver ou conserver des gains de performance économique, orienter les innovations de demain et assurer le renouvellement des compétences vers les générations futures.
Identification des risques : du knowledge gap au knowledge crash !
Dans le domaine de la gestion des connaissances, on peut distinguer trois niveaux de risques qui guettent les entreprises et plus largement toute une industrie :
La plupart des entreprises ont une perception au niveau 1, pourtant nombre d’entre elles ont déjà expérimenté les désagréments d’une perte de connaissances (niveau 2). Très peu envisagent un scénario catastrophe aboutissant au niveau 3. Pourtant des signaux faibles apparaissent, qui militent en la faveur d’une prévention du risque renforcée.
Une meilleure gestion des connaissances pour une industrie nucléaire plus compétitive
La gestion des connaissances (Knowledge Management) est une démarche organisationnelle complète. Elle structure et recueille les connaissances reconnues, souvent dispersées dans la tête des spécialistes et dans les multiples bases d’information de l’organisation. Elle met à disposition des collaborateurs d’une entreprise ce vaste patrimoine ainsi capitalisé dans divers dispositifs souvent liés aux nouvelles technologies de l’information : site web (un serveur de connaissances), dispositif de formation e-learning, etc.
Cette démarche est indispensable pour prévenir les risques liés aux pertes de connaissances et aux besoins de compétences dans des secteurs industriels stratégiques à très forte valeur ajoutée. En France, l’industrie du nucléaire en est l’exemple le plus frappant. En ces temps de crise économique, il serait malheureux de scier la branche sur laquelle nous sommes assis !
Jean-Louis Ermine
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